The Game Changers : analyse et discussion autour du documentaire

The Game Changers : un bon fond mais une mauvaise forme !

Le film documentaire The Game Changers, disponible sur Netflix, a fait grand bruit dans le milieu du sport, et plus particulièrement dans le microcosme du CrossFit. A chaque fois que je vais m'entraîner ou presque, quelques crossfiters viennent me parler de ce documentaire et me demandent mon avis à son sujet.


Il est évidemment impossible de répondre en détail individuellement. La box CrossFit SMLV a donc dédié un espace le lundi 11 novembre 2019 afin de me permettre d'expliquer en détail les points du documentaire qui me semblaient importants. Cécile Konn, naturopathe, et Damien Poncet, coach CrossFit, étaient également présents.


Étant moi-même végétarien, je ne peux que me réjouir que The Game Changers appuie certaines de mes convictions personnelles. Cependant, de nombreuses imprécisions méritent d'être soulevées.


Végétarisme et performance sportive

Une grande partie du documentaire concerne le rôle de l'alimentation végétarienne ou végétalienne dans la performance sportive. Le sujet est abordé sous différents axes.

L'alimentation des gladiateurs

Le documentaire entre dans le vif du sujet en présentant une étude1 qui montrerait que l'alimentation des gladiateurs était végétarienne. Cette étude, qui est en fait un article, parle plutôt d'un régime riche en végétaux et en particuliers en glucides, mais pas nécessairement exempt de produits animaux. Les gladiateurs devaient certes être forts, mais ils étaient également avantagés si ils étaient un peu gras, chose que permettent aisément les glucides des céréales et des légumineuses.


Le documentaire évoque aussi une densité minérale osseuse particulièrement élevée, signe d'un squelette très solide. La densité minérale osseuse se trouve être principalement liée aux contraintes mécaniques appliquées sur les os ; ainsi de nos jours, les densités minérales osseuses les plus élevées sont constatées chez les haltérophiles. Si l'alimentation joue un rôle dans la densité minérale osseuse, il est très secondaire.

Les athlètes végétariens

Le documentaire met ensuite l'accent sur plusieurs athlètes, issus de différents sports, qui se sont convertis à un mode alimentaire végétarien. L'accent est notamment porté sur le fait que les végétaux apportent plus d'énergie que la viande.


Les produits d'origine animale représentent souvent des sources de protéines complètes, mais ils ne contiennent en effet généralement pas ou peu de glucides. Ces derniers constituent la source d'énergie préférée de l'organisme et sont présents en abondance dans de nombreux végétaux tels que les céréales, légumineuses, fruits, légumes racines.

Dotsie Bausch

La cycliste Dotsie Bausch déclare que ses performances ont fortement augmenté depuis qu'elle est passée à une alimentation végétale. Tout indique qu'auparavant, son alimentation devait être déséquilibrée et qu'elle devait manger trop de protéines et pas assez de glucides. L'alimentation végétarienne, plus riche en glucides, a très certainement corrigé la répartition de ses macronutriments.

Patrick Baboumian

Le sympathique strongman Patrick Baboumian est un athlète reconnu qui fait la promotion du mode de vie vegan. Il a notamment œuvré en collaboration avec l'association PETA pour la défense des animaux. Végétarien depuis 2006, et végétalien depuis 2011, son changement d'alimentation n'a pas entaché ses performances ni sa progression.


Patrick Baboumian est une preuve vivante qu'une alimentation végétarienne ou végétalienne est tout à fait compatible avec une activité sportive de haut niveau2. Il est cependant important de préciser que les besoins en protéines d'un tel athlète dépassent de très loin ce qu'il est possible d'apporter au travers d'une diète végétalienne classique. Baboumian complète donc son alimentation solide par des protéines en poudre, évidemment végétaliennes. Il consomme également de la créatine, qui est une molécule uniquement présente à l'état naturel dans les produits animaux ; les compléments de créatine sont issus de la synthèse chimique et sont donc compatibles avec une diète végétalienne.


Arnold Schwarzenegger et les lobbies de la viande

Arnold Schwarzenegger lors de la compétition Mr Olympia 1974

Avant d'être connu du grand public au travers de sa filmographie, Arnold Schwarzenegger a remporté un impressionnant palmarès dans le monde du culturisme. Avec cinq titre de Mr Univers et sept titres de Mr Olympia, Schwarzenegger est une figure majeure, pour ne pas dire un dieu vivant du bodybuilding.


Arnold Schwarzenegger intervient dans le documentaire pour dénoncer le lobbying omniprésent de l'industrie de la viande. A grand renfort de publicité, ce lobby associe depuis des décennies la virilité et la masculinité à l'idée de consommer de la viande.


Schwarzenegger veut casser l'image du bodybuilder des années 70, dont il est une des icônes, qui mange une quantité astronomique de viande pour atteindre son total quotidien de protéines. Sans être totalement végétalien, Arnold Schwarzenegger a bien sûr lui-même adopté une alimentation beaucoup plus tournée vers les produits végétaux.

Les glucides à index glycémiques bas

Enfin, plusieurs culturistes expliquent que les glucides à index glycémiques bas contenu dans certains végétaux leur permettent d'atteindre et de maintenir des taux de masse grasse bas. Ce point est tout à fait juste, mais n'a en fait pas vraiment de lien avec le thème du documentaire. En effet, les aliments végétaux ne s'opposent pas ici aux aliments d'origine animale, qui ne constituent pas de source de glucide.


On pourrait citer l'exception du miel, mais il s'agit là d'un aliment marginal et très différent de la viande, qui reste le sujet central du documentaire.


Il peut aussi être intéressant de préciser que les culturistes ont communément recours à un contrôle calorique très précis et très strict. A haut niveau, cette méthodologie est nécessaire pour pouvoir atteindre des taux de masse grasse très faible, tout en conservant une masse musculaire importante.


Végétarisme et santé

En parallèle des considérations liées à la pratique sportive, The Game Changers envisage également le végétarisme et le végétalisme sous le prisme de la santé.

Les protéines animales ne sont pas nécessaires

Le documentaire expose le fait que les protéines d'origine animale ne sont pas nécessaires à l'alimentation humaine. Il faut savoir que les protéines issues de l'alimentation sont découpées, à l'issue de la digestion, en acides aminés. Ce sont ces acides aminés qui sont nécessaires à nos cellules pour fabriquer leur propres protéines. Certains de ces acides aminés sont dits essentiels car l'organisme ne peut pas les synthétiser, et ils doivent donc impérativement être apportés par l'alimentation.


Tous les acides aminés essentiels se trouvent dans le règne végétal. L'aminogramme, c'est à dire la proportion relative des différents acides aminés, y est cependant sous-optimal par rapport aux sources de protéines d'origine animale. Pour autant, l'apport de protéines peut très bien provenir exclusivement de source végétale sans que cela ne pose le moindre problème. Il suffit pour cela d'avoir une alimentation suffisamment diversifiée, notamment en ce qui concerne les céréales et les légumineuses qui contiennent à elles seules l'ensemble des acides aminés essentiels.

Sérum sanguin et fonction endothéliale

L'une des partie les plus démonstratives du documentaire concerne la comparaison visuelle de sérum sanguin centrifugé, après un repas composé d'aliments végétaux ou animaux. Ce test est censé évaluer la fonction endothéliale, c'est à dire le bon fonctionnement de la partie interne des vaisseaux sanguins.


Outre un rôle mécanique qui vise à contenir le sang, les fonctions principales de l'endothélium concernent l'échange de nutriments entre le sang et le reste de l'organisme, et le contrôle de la coagulation du sang.


La dégradation de la fonction endothéliale est un marqueur du risque cardiovasculaire3, et en particulier du risque d'athérosclérose. Cependant, le bon fonctionnement de l'endothélium est impacté par l'hygiène de vie de manière globale, beaucoup plus que par le dernier repas ingurgité. En revanche, la qualité de l'alimentation sur la durée est déterminante, ainsi que d'autres facteurs non alimentaires comme l'activité physique4 ou le tabagisme5.

De la nocivité du hamburger

Le hamburger fait partie des archétypes de la malbouffe

Le documentaire évoque brièvement la nocivité du hamburger, archétype de la restauration rapide industrielle et de la mauvaise qualité de l'alimentation actuelle. Compte tenu du thème du documentaire, l'idée sous-jacente semble être de considérer la nocivité de la viande contenue dans le hamburger ; mais un hamburger ne peut pas être réduit à son seul steak haché.


Un hamburger typique contient bien un steak, mais aussi du pain issu de blé rétro-croisé, des sauces souvent riches en sucre et additifs, un peu de salade transgénique copieusement arrosée de pesticides ... par ailleurs le mode de cuisson du steak est lui aussi à considérer, une viande grillée étant une source de composés toxiques et cancérigènes.


Le hamburger est en effet un aliment nocif à bien des égards, et il serait réducteur de considérer uniquement la nocivité d'un seul de ses ingrédients.

La viande provoque des maladies cardiaques

Plusieurs spécialistes s'expriment sur la corrélation entre la consommation de viande et le risque cardiovasculaire. Le documentaire s'attarde également sur le cas de pompiers, fortement touchés par l'athérosclérose et les crises cardiaques.


Les séquences filmées lors des repas des pompiers montrent une alimentation qui semble absolument déplorable. A ce stade, il est d'ailleurs intéressant de préciser que The Game Changers s'adresse en premier lieu à un public américain, malheureusement habitué à un mode alimentaire extrêmement délétère. On peut raisonnablement considérer que les français qui se nourrissent de junk food matin midi et soir ne constituent pas (à ce jour) une norme.


Pour revenir sur le cas des pompiers et du lien entre la consommation de viande et du risque cardiovasculaire, il faut là encore envisager le problème dans son ensemble et non avec les œillères de la propagande. En effet, consommer de la viande et avoir un mode alimentaire basé sur la friture d'aliments de très basse qualité sont deux choses très différentes. Par ailleurs, la mesure du cholestérol en tant que marqueur du risque cardiovasculaire, mise en œuvre chez nos pompiers, est de plus en plus contestée et ne constitue pas à ce jour un indicateur très fiable. En tous cas, le concensus à ce sujet s'effrite et est très loin de faire l'unanimité auprès des spécialistes.


En revanche, on connaît avec certitudes plusieurs facteurs, liés à l'hygiène de vie, qui sont directement liés au risque de maladie cardiaque. C'est le cas notamment de la sédentarité et du tabagisme. Au niveau de l'alimentation, un excès de viande fait également partie des critères d'une mauvaise hygiène de vie. C'est également le cas d'une alimentation pauvre en végétaux, et particulièrement en légumes qui sont d'excellentes sources de micronutriments, de fibres et d'antioxydants.



Le végétarisme et le végétalisme : un choix éthique avant tout

La partie la plus objective du documentaire concerne à mon avis les considérations non nutritionnelles inhérentes au végétarisme et au végétalisme. Il s'agit avant tout d'un choix moral très personnel.

La souffrance animale

Le documentaire présente Damien Mander, un ancien militaire qui œuvre à présent activement pour lutter contre le braconnage. Son propos est en substance le suivant : si on aime les animaux et qu'on souhaite leur éviter de souffrir, il est insensé d'accepter d'en tuer pour s'en nourrir. Dans la mesure où on peut effectivement très bien se passer de viande et d'autres produits d'origine animale, cette position est irréfutable.

Le coût environnemental de l'élevage

L'élevage fait partie des industries les plus polluantes de la planète. Les chiffres sont effarants6 et les considérations écologiques constituent de très bonnes raisons de réduire drastiquement ou de supprimer complètement les produits d'origine animale issus de cette filière.


The Game Changers : ce qu'il faut comprendre et retenir

The Game Changer est un documentaire cinématographique destiné à un large public, et en aucun cas un travail rigoureux de recherche scientifique. On peut regretter la forme, qui cherche à convaincre au prix de nombreuses imprécisions voir inexactitudes. En revanche, les intentions sont bonnes, et le fond mérite qu'on s'y attarde.

L'alimentation végétarienne est viable

Le végétarisme et le végétalisme sont des modes alimentaires parfaitement viables sur le long terme

L'état des connaissances est maintenant amplement suffisant pour affirmer que les modes alimentaires végétarien et végétalien sont tous les deux parfaitement viables. Ils permettent de maintenir un bon état de santé sur le long terme, ce qui prouve que l'humain est adapté à ce type d'alimentation.


Ces modes alimentaires ne s'opposent en aucune façon à la pratique d'un sport, y compris à haut niveau, et apportent même des avantages certains par rapport à une alimentation excessivement carnée.


Une alimentation basée sur les végétaux n'est cependant pas synonyme d'une alimentation saine. La malbouffe touche aussi les végétariens ; supprimer la viande et les produits d'origine animale ne dispense en aucune façon de se pencher sur la qualité de son alimentation.

La viande : une question de quantité

L'humain est un omnivore, dont le mode alimentaire naturel est très majoritairement basé sur les végétaux. Il est cependant adapté pour intégrer une petite proportion de viande dans son alimentation. Manger de la viande de temps en temps ou à tous les repas, sont deux choses bien différentes.


Plutôt que de chercher à éliminer totalement la viande du jour au lendemain, une alternative est de simplement réduire sa consommation. Consommer de la viande une à deux fois dans la semaine au maximum me semble être un bon objectif.


Le flexitarisme est une bonne alternative au végétarisme et au végétalisme : beaucoup plus facile à mettre en place, notamment au niveau social, il présente de très sérieux avantages pour la santé et s'inscrit dans une démarche de préservation de l'environnement et de réduction de la souffrance animale.

La viande : une question de qualité

La question de la qualité de la viande est elle aussi primordiale. La viande industrielle, comme par exemple le jambon tranché sous vide, est clairement très mauvaise pour la santé. Reconstituée à partir de divers morceaux, additivée de colorants, de conservateurs, d'arômes et autres agents de texture, il s'agit d'une abomination qui n'a plus grand chose à voir avec un aliment. Les mêmes problèmes se retrouvent d'ailleurs dans toute sorte de produits industriels, carnés ou non.


Si vous mangez de la viande, accordez une très grande importance à sa qualité. Ce conseil rejoint le précédent : en réduisant sa consommation, on peut s'offrir des produits de meilleure qualité.

Le cas bien particulier de la vitamine B12

La vitamine B12 est vitale et ne se trouve que dans les produits d'origine animale. Dans le cas d'un régime flexitarien ou végétarien, la consommation de quelques produits d'origine animale suffit généralement à fournir l'organisme en vitamine B12.


Dans le cas d'un régime végétalien, la complémentation en vitamine B12 est strictement indispensable. En l'absence d'apports réguliers en B12, la carence est inévitable à long terme, et conduit nécessairement à l'anémie mégaloblastique. La complémentation en vitamine B12 ne présente aucun danger de surdosage.

Dernière mise à jour : 19/11/2019

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Laurent Berta, nutritionniste
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